Hunger Games 5 : le miroir des Enfers

J’inaugure par avec ce cinquième opus de la saga Hunger Games des billets d’interprétation sur ce blog. Car oui, j’aime aller au cinéma. La semaine dernière Le Garçon et le Héron de Hayao Miyazaki m’avait laissé assez indifférent. Sans doute car je n’avais pas tous les codes de sa symbolique, ce qui est bien dommage mais bon, tant pis comme on dit.

Cette semaine, le retour à Panem m’a donné envie de creuser un peu dans la narration du film. Alors il ne s’agit pas de tout passer par le menu, bien évidemment. Ma proposition constitue ici le développement d’un axe de réflexion autour de La Ballade du Serpent et de l’Oiseau chanteur. Mieux avoir vu le film pour éviter le bon gros spoiler, cela va sans dire.

Jeux t’aime, moi non plus

Passé ce pire jeu de mot de titre, je voulais juste étayer ma relation à la saga Hunger Games. Je ne l’ai pas lue (en-dehors du tome 1 vraiment très a posteriori genre pendant le confinement). Et par conséquent ma principale approche s’est faite par son adaptation cinématographique. Je dois bien dire que sur les 4 sortis, il n’y a que le 1 et le 3 qui retiennent vraiment mon attention. Le premier, parce que c’est Gary Ross qui réalise, qu’il est le pote de Steven Soderbergh (qui a participé en tant que réalisateur de second équipe). Ce qui fait que le film est un film « entier » avec de vraies trouvailles de réalisation propres à son média, je trouve. Tout le contraire de ses suites où Francis Lawrence se contente de simplement mettre les bouquins en image (je ne les ai pas lu, mais c’est mon ressenti).

Moi qui réalise que le premier Hunger Games est sorti il y a 11 ans !

Et le troisième, La Révolte Partie 1, parce qu’il change les codes dont on avait l’habitude dans les deux premiers et parce qu’il vient nous causer de l’usage de la propagande en temps de guerre, brouillant les frontières entre les deux mondes qui s’opposent : le Capitole et les rebelles. Cela entre encore aujourd’hui en résonnance avec les batailles médiatiques auxquelles se livrent la Russie et l’Ukraine depuis un an, et depuis peu, celles auxquelles on assiste dans la guerre au Proche Orient.

Le fait qu’il s’adresse à son public d’ados/jeunes adultes, avec une certaine lucidité, lui accorde dans mon petit cœur politisé une place de choix, de même que son utilisation des symboles mythologiques. C’est le genre de démarche qui me plaît, et qui explique également l’amour que je porte également à Shingeki No Kyojin (L’Attaque des Titans), mais ça n’est pas le sujet. Ah et puis il y a The Hanging Tree. Voilà.

Cela étant dit, le 2 et le 4 ne sont pas de mauvais films, mais le 2 répète le 1 sans grande emphase à mon sens, et le 4 est une conclusion étrange, peut-être la même que celle du livre, mais Francis Lawrence peine à mon goût à lui donner un souffle.

You know nothing, Jon Corio Snow !

Pour donner brièvement mon avis sur le film avant de passer à l’analyse, j’ai trouvé que c’était plutôt une très bonne surprise. Francis Lawrence a l’air de s’être acheté une mise en scène, ce qui est déjà une belle évolution depuis le quatrième opus de la franchise. Parce que le côté « ça se passe 60 ans avant, faisons des décors rétrofuturistes des années 50 », ça marche plutôt bien. Et parce que Jason Schwartzman qui campe un Flickerman jeune (donc  Stanley Tucci <3 ), c’est une super idée. Et Hunter Schafer crève l’écran dès qu’elle apparaît. Et les jeunes acteurices sont plutôt bons, et l’histoire est assez intéressante. Prendre un personnage dégueulasse comme Snow et le présenter comme sympathique pour finalement en faire un connard, c’est une belle idée. En tout cas de celles que j’aime bien, qui est un peu risquée, et c’est sans doute pour ça que les bande-annonces ont autant axé sur la romance, alors qu’elle est somme toute très diluée dans le film. Et il y a un dénouement où le spectateur peut choisir son interprétation, chose rare dans ce type de cinéma où on veut toujours être sûr que vous avez bien compris.

Il y a évidemment quelques bémols comme Peter Dinklage qui vient très bien refaire le Tyrion de la saison 8 de Game of Thrones (en plus il parle à Snow…). Un petit souci de construction aussi car c’est également le film le plus long de la franchise (2h37), et on a l’impression d’ailleurs qu’il y a deux films en un. Mais il s’en tire plutôt pas mal à bien des égards. Ah et ils ont repris James Newton-Howard à la musique ce qui donne l’occasion au compositeur de venir glisser des pré-thèmes musicaux à l’univers. Sans compter que le côté éminemment musical de l’histoire trouve tout son sens dans sa version cinématographique (je ne sais pas ce que ça donne sur papier, mais ici, ça marche bien). Plutôt cool donc.

L’Enfer, c’est les autres

Alors passons à l’analyse désormais. Nos deux personnages principaux sont du coup Coriolanus Snow, interprété par Tom Blyth, futur président de Panem plutôt en disgrâce au début du film, et Lucy Gray Baird, interprétée par Rachel Zegler, une Covey du District 12. Le premier va être le mentor de la seconde le temps de la 10ème édition des Hunger Games. Et on sait que Suzanne Collins adore la mythologie grecque. Voilà pour le postulat de départ.

Lucy va donc être attirée dans ce qui représente l’Enfer pour elle : Panem. Et au milieu du film, la situation s’inverse puisque Snow descend au District 12. Alors bien évidemment, chez nos amis gréco-romains, les Enfers (puisqu’ils sont pluriels) n’ont pas la connotation négative qu’on connaît aujourd’hui à ce mot après 2000 ans de chrétienté. Mais la présence de serpents à tous les étages dans le film force les représentations bibliques.

De fait on peut donc décalquer deux mythes sur nos personnages.

Perséphone, l’eau et les morts

D’un côté Snow, qui en bon Hadès, tente de ravir Perséphone au monde des vivants (le district 12, avec ses concerts de folk en mode taverne, a l’air bien plus habité et vivant que Panem). Petit rappel du mythe :

Le mythe de Perséphone

Perséphone est une très belle jeune femme élevée en Sicile par sa mère. Un jour, elle est occupée à cueillir des fleurs avec sa mère, Démeter, au bord d’un lac en compagnie de nymphes, les Océanides. C’est là que Hadès, dieu des Enfers, la remarque et l’enlève. S’ensuit alors une dispute incluant Zeus qui décide du destin de Perséphone : elle restera 8 mois sur Terre et 4 dans les Enfers. Ce qui correspond somme toute au cycle des saisons.

Voilà pour la version courte. Du côté des interprétations, Panem comme représentation de l’Enfer, cela fait un moment que ça traîne (ils ont des Champs Elysées… ) et Snow en caractérisation de Hadès aussi. Mais ici, il semble que Suzanne Collins pousse la métaphore encore plus loin. Snow essaie de convaincre Lucy Gray d’habiter avec lui à Panem ce qu’elle refuse. Si l’on reprend l’importance du lac (et même l’importance de l’eau dans son parcours, eau qui est associée aux Enfers chez les Grecs) ou le fait de cueillir des fleurs dans la Ballade, on a donc bien une analogie.

Mais cette forme de réécriture s’arrête avant que d’autres ne jugent du destin de Lucy Gray comme c’est le cas dans le mythe où Perséphone n’a finalement pas son mot à dire. Lucy Gray ne mord pas dans la grenade tendue par Hadès et cherche plutôt à retourner chez elle. Elle prend ensuite la fuite et quitte à la fois le monde des vivants (District 12) et des morts (Panem) pour devenir autre chose : un fantôme.

Le fait de ne pas savoir si le personnage échappe dans ses derniers instants à Snow ou si ce dernier la tue l’inscrit donc dans ce parcourt de fantôme, de même que l’effacement des données sur la 10ème édition des Hunger Games par Snow en arrivant au pouvoir. Fantôme dont l’ombre hante la saga principale avec la chanson The Hanging Tree (un peu trop répétée dans le film, une fois ou deux ça suffisait largement) et qui explique quelque part la nature des rapports que j’ai toujours trouvé étrange entre le Président Snow et Katniss Everdeen. Celui-ci cherche à plier à sa volonté ce qui lui a toujours échappé : une jeune femme à l’instinct rebelle venue du District 12.

Et à la guitare… Orphée !

Oui, pas de lyre ici pour Lucy Gray Baird. Son nom est d’ailleurs un mélange de Bard et Bird en anglais. Un oiseau chanteur donc, et une trouvère. Elle est fait d’ailleurs partie d’un clan que Suzanne Collins introduit ici : les Coveys, qui doivent leur nom à un terme ornithologique désignant des compagnies de perdrix (entre autres, puisque cela s’applique aux oiseaux qui couvent, comme on peut s’en douter). Et qui sont des musiciens errant entre les districts qui se sont retrouvés coincés dans le 12. Oui ça fait très Edemah Ruh du Nom du Vent donc ça m’accroche. Mais passons. Des oiseaux, donc. Encore.

Mais elle opère bien une descente à la Orphée. Elle part dans ses Enfers (Panem) pour ramener Coriolanus Snow dans le District 12. Seulement voilà. Inversons le prisme et pour Snow, le District 12 représente justement ces Enfers. Après tout, au début du film, pendant son enfance, il est montré que les Districts se sont soulevés et ont fait de sa vie un enfer justement, en imposant à Panem la misère dans laquelle eux vivent au quotidien. Et de ces Enfers du District 12, Lucy Gray a l’air d’être la reine, tout du moins celle de la soirée à chacune de ses apparitions sur scènes au Hob. Lucy n’a donc d’autre solution pour le salut de l’âme de Snow que de le sortir de là, ce qu’elle tente de faire à la fin du film. Et qui n’est pas sans rappeler l’histoire d’Orphée :

Le mythe d’Orphée

Orphée est le fils du roi Oeagre et de la muse Calliope. Par son chant et sa lyre, il est capable de charmer les animaux, et Apollon, le dieu solaire des arts et des poètes, lui fait de multiples dons parmi lesquels il ajoute deux cordes à sa lyre pour donner naissance à la cithare. Malheureusement, lors de son mariage avec la dryade Eurydice, celle-ci est mordue par un serpent et meurt. Orphée s’en lamente dans une complainte qui émeut le cœur des dieux de l’Olympe et ceux-ci lui accordent le passage jusqu’aux Enfers. Sur place, il endort le chien à trois têtes Cerbère et Hadès et Perséphone, touchés par sa passion, lui accordent de retourner dans le monde des vivants, accompagné d’Eurydice à la condition qu’il ne se retourne pas avant d’être sorti des Enfers. Ce qu’Orphée n’arrive pas à tenir, bien évidemment, condamnant Eurydice à rester parmi les morts. 

De ce côté-là, il est facile de dresser des parallèles. La cithare devient guitare (étymologiquement le premier a donné le second), la morsure de serpent pour Eurydice/Snow, la descente aux Enfers/Panem, le fait d’en charmer les gardiens par des chants. Je n’ai pas noté si le personnage se retournait pour voir l’autre disparaître au cinéma, mais il y a sans doute quelque chose de ce goût-là dans la réalisation.

On peut noter que Snow devient même Apollon le temps de faire des dons à Lucy Gray dans cette histoire, que ce soit au zoo ou lors des Jeux (et la découverte du personnage, torse-nu super beau gosse au début avec ses cheveux blonds, va dans ce sens). Les interprétations et reprises de la mythologie grecque chez Suzanne Collins ne sont donc pas stricto sensu des réécritures, mais il y a bien dans sa manière de raconter de quoi nourrir une certaine intertextualité qui donne de la profondeur à son récit. Et redonner sans aucun doute, un rôle plus fort à son personnage féminin, ici libre de faire ses propres choix, là où le destin de Snow est d’une part déjà écrit dans la trilogie déjà sortie, mais aussi de par ce carcan social dont il ne souhaite pas sortir pour mieux le contrôler.

Snow lands on top

Ce n’est évidemment pas la seule interprétation possible et il y a sans doute d’autres choses à fouiller. Le motif de la descente aux Enfers est également valable dans la descente dans l’Arène. Mais on peut aussi penser à la manière dont le film utilise les chansons, et donc le blues, pour parler aussi de l’histoire des États-Unis. Ou encore le personnage de Lucy Gray qui doit notamment son nom à un poème William Wordsworth ce qui ouvre encore la porte à d’autres intertextualités. Je tiens à préciser ici que je n’ai pas consulté de page quelconque (à part celles concernant la mythologie grecque pour m’assurer de ne pas dire de bêtises) mais peut-être que ça résonnera avec d’autres. L’idée était surtout de poser sur papier une réflexion et de vous la partager pour soulager mon cerveau d’une poignée de réflexions qui bouclaient à l’intérieur depuis la sortie du ciné.

Rien que pour pour avoir provoqué cette réaction, le film reste largement dans le haut du panier de ce qu’on peut proposer comme blockbusters. Et c’est sans doute l’un des meilleurs si ce n’est le meilleur préquel que j’ai vu jusqu’ici pour une saga.

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